dimanche 14 décembre 2008

Noir fourré loukoum au gingembre


Il faisait froid. L’air, vif, brûlait les joues. Mais par dessus-tout, cela sentait le sapin. Un air de montagne et de bois flottait sur toute la ville ; un air de liberté parcourait les rues, s’infiltrait par les embrasures, entrait dans les boutiques… Il s’y mélangeait à la cannelle et à la bougie au gré des pas de portes. Jean remontait la rue, le cœur ouvert par ces odeurs, le nez au vent. Ses yeux enregistraient tout : le rouge argenté des guirlandes aux vitrines, les gouttes d’or des chandelles fondues, les boules qui renvoyaient la lumière. Bientôt Noël… Au loin devant lui se dressaient les aiguilles roses de la cathédrale. Jean aimait cette architecture de dentelle, l’odeur de pierre qui s’en dégageait à l’intérieur, la lumière sur les dalles. Il rentrait chez lui d’un pas allant.

*****

Saint Pierre, le 21 novembre 1994
Cher Monsieur,

La petite étiquette au dos de la tablette m’indique que vous êtes la personne à qui m’adresser. Elle précise même votre prénom : « Bruno ». J’espère, Bruno – vous me permettrez cette familiarité sur ce sujet qui nous rapproche – que vous saurez être à la hauteur de l’affront que j’ai subi.
Cela vous est-il déjà arrivé ? Je ne peux imaginer que vous occupiez cette fonction sans un être un amateur averti et éclairé. Peut-être depuis votre plus tendre enfance ?
Votre société a récemment créé, Monsieur, une variété nouvelle qui fait mes délices : noir fourré loukoum au gingembre. Le chocolat, Bruno, le chocolat ! La volupté de porter le carré à la bouche et, lentement, le laisser fondre sous la langue, ou au creux d’une joue… Laisser, doucement, se dissoudre la matière et se développer le goût. Cet instant où tout est soumis à notre palais, jusqu’à ce que, ô subtil des subtils, le loukoum soit atteint. Une résistance souple s’offre alors, que la langue fouille et malaxe. Le poivré du gingembre finit d’enflammer le tout…
Pouvez-vous seulement l’imaginer Monsieur ? Il me reste 20 tablettes de « noir fourré loukoum au gingembre » pour passer l’hiver. Sur ces 20 tablettes, aucune n’est fourrée ! Vous avez bien lu : pas fourrées ! pas de loukoum ! pas de gingembre ! Le vide, le néant !
Je suis en manque, Monsieur ! Dans ma vie, j’ai dû croquer 10 fois mon poids en chocolat. Je revendique le titre de plus ancienne cliente. Depuis la création de la spécialité noir fourrée loukoum au gingembre, je n’en mange plus d’autre.
J’espère que le lot de consolation sera à la hauteur de l’extrémité dans laquelle vous m’avez placée : isolée à Saint Pierre et Miquelon, je n’ai guère de possibilité d’approvisionnement, les Américains ne sachant ni ce qu’est le chocolat, ni ce que sont les loukoums. Ce sont mes amis de passage qui me ravitaillent. Mais je ne reçois jamais de visite entre octobre et avril : six mois glacés de pluie battante, de glace acérée et de suaire neigeux… Est-ce imaginable sans chocolat noir fourré loukoum gingembre ?
Je guette le facteur.
Chocolatement vôtre,

Adrienne BELCOURT.

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Jean venait de trouver la lettre sur son paillasson, au beau milieu d’un tas de prospectus vendant Noël. Il l’avait ouverte machinalement et, bien qu’il ne s’appelât pas Bruno, n’avait pu s’empêcher de la lire jusqu’au bout.

Il voyageait… Saint Pierre et Miquelon, un nom dont la seule évocation l’avait toujours fait rêver. Par quel improbable mystère cette lettre se trouvait-elle sur le pas de sa porte, il n’en avait pas la moindre idée. Et pour être honnête, il n’en avait cure. Il avait souri, puis ri ; il avait refermé la porte derrière lui et s’était assis sur le canapé, la lettre toujours à la main. Il voyageait… Les yeux dans le vague, il était dans les odeurs de phoque et de poisson, de pluie et de bois mouillé des bateaux, de sel, de froid. Il lui semblait avoir lu quelque part qu’il y avait des moutons à Saint Pierre et Miquelon - où était-ce le nom de l’île qui donnait à y croire ? Mais que faisaient les moutons l’hiver ? Jean se posait la question. Il devait y avoir des bergeries, comme ici. Il avait du mal à imaginer des bergeries sur cette île-bateau : on ne construit pas de bergerie sur une embarcation… Sauf sur l’arche de Noé… Son esprit vagabondait sur l’écriture penchée d’Adrienne Belcourt. La vieille dame ne manquait ni d’élégance, ni de toupet. Elle était poivrée comme son chocolat préféré. Jean l'inventait, guettant le facteur, entourée de chats dans une maison battue par les vents et les rafales de pluie gelée. Il évoquait son impatience et la joie qu’elle aurait à recevoir le carton de chocolats que la société ne manquerait pas de lui adresser… Il savourait avec elle le premier cran de la tablette fourrée, quand il prit conscience qu’il n’y avait en réalité jamais goûté. Il se leva d’un bond, empoigna son manteau et ressortit, avec la ferme intention de ne revenir qu’avec une tablette de chocolat « noir fourré loukoum au gingembre » à la main.


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Le café voisin battait son plein. Malgré le froid, les gens s’asseyaient dehors, près des poêles extérieurs, avec la ferme intention de profiter de la nuit. « une vodka-tomate, un curaçao et un demi ! » Jean croisa le regard d’une jeune femme coiffée d’un chapeau-cloche rouge cerise. Il s’aperçut qu’il était sorti sans ses gants et remonta les chercher.
Il repassait devant le bar quand le garçon de café heurta le pied de la table voisine. Le plateau s’envola, comme au ralenti. La vodka-tomate versa vers la gauche, en une gerbe rouge flamboyante. Le bleu du curaçao bondit vers l’avant et le demi se fracassa dans une pluie de mousse. Le garçon tomba et l’on entendit un hurlement. La jeune femme au chapeau se levait, contemplant, horrifiée, le curaçao qui coulait, très érotiquement pourtant, dans son corsage. Jean pensa qu’elle était jolie, dans ses mèches un peu folles sous son chapeau et son petit manteau court fourré. Elle n’aurait d’évidence pas dû l’ouvrir, alors que l’instant d’avant il était fermé. C’était une drôle d’idée. Elle portait dessous un chemisier rouge comme son chapeau et ouvert sur les deux boutons du haut. Le curaçao y dessinait des motifs violets. Jean se demanda s’il avait coulé jusqu’à son nombril. Finalement, il valait peut-être mieux qu’elle eût ouvert son manteau : pour le spectacle, d’abord, et ensuite pour la pelisse en peau de mouton, qui paraissait avoir de ce fait miraculeusement échappé au bleu du curaçao… Il croisa à nouveau son regard et failli lui proposer de l’aide : elle pourrait se nettoyer et se changer chez lui à trois pas. C’était complètement absurde et chacun s’empressait déjà autour d’elle.


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Arrivé au supermarché, Jean se dirigea droit vers le rayon des chocolats. Le noir fourré loukoum au gingembre se trouvait tout en haut à droite. Il prit une plaquette, se dirigea vers les caisses, s’arrêta : finalement, qui allait envoyer son stock à Sa Majesté Adrienne BELCOURT ? La société n’avait pas reçu son courrier… Certes il pouvait la faire suivre… Retourné dans l’allée des chocolats, il compta les plaquettes en rayon : 9. Il faudrait qu’il revienne. Il venait de décider de faire le paquet lui-même, ce qui lui permettrait d’écrire à sa destinataire pour la remercier de sa lettre. Et cela n’empêchait pas de faire suivre le courrier à la société…
Satisfait de sa décision, Jean entama une tablette.


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Il faisait extrêmement sombre ce matin-là. C’était à peine si la ramure des bateaux dessinait l’ombre. Le brouillard poissait les choses et les entraînait vers le bas, toujours plus bas. Les choses remuaient, indéterminées, lourdes et inquiétantes. Derrière sa fenêtre, Adrienne BELCOURT aimait cela : ce monde double de l’indistinct et de l’éveil, où rien n’est encore advenu ; où tout peut survenir. Les masses confuses des hommes encapuchonnés. Le néant des pontons. Les monstres flottants aux panses vides. Ce chaos primaire où la matière, sans forme encore, demeure en attente du jour qui la façonnera. Dans ce moment qui lui-même semblait ne pas exister, Adrienne sentait l’unité première qui la reliait aux autres, au monde. Tout était mêlé et cela était bien. De ce magma germait la vie. Elle ne s’expliquait pas quelle attirance mystérieuse la réveillait à cette heure où la nuit finit sans que le jour commence. Elle ouvrit la fenêtre. Elle respirait ; l’air, opaque et dense, mouillé, salé, boueux, était la terre et la mer. Elle ouvrit la bouche et il lui sembla être cet air, que son corps n’avait plus de limite et qu’elle faisait partie des choses.
Au loin le soleil pointa : un simple halo diffus, pas encore une couleur. Adrienne referma la fenêtre. Comme chaque jour, elle allait se recoucher, repue comme si elle s’était nourrie, et dormir de son meilleur sommeil. Dans quelques heures, un autre monde l’attendrait.



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La nouvelle avait claqué comme une bombe : Jean était licencié. Joyeux Noël ! Il n’était pas le seul. Mais était-ce une consolation ? Le roi euro avait encore frappé. Jean s’étonnait d’être comme avant capable de sentir Noël dans les rues. Finalement, il continuait à vivre et le monde ne tournait pas moins rond. Jean décida de partir à Saint Pierre et Miquelon. De toute façon, il aurait dû prendre des vacances en janvier. Elles n’en seraient qu’avancées. Il irait lui-même porter du chocolat à Adrienne. Etait-ce déraisonnable ? Pas plus que d’être licencié d’une boite qui faisait des profits. C’était un rêve de petit garçon qui était resté celui de l’adolescent, puis du jeune homme. Plus il y réfléchissait, plus Jean se persuadait que le moment était propice. L’occasion lui était offerte, il fallait la saisir. Il ne se faisait pas de souci pour son avenir. Etant informaticien, il jugeait pouvoir trouver du boulot sans mal à son retour. C’était assez vrai. A dire juste, il ne pensait même pas vraiment à son avenir. Il avait toujours voulu voir Saint Pierre et Miquelon en hiver.


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Julie ne savait pas quoi faire de plus. Elle attendait. Elle avait joué ses cartes, la suite ne lui appartenait plus. Il fallait respirer. Cela devenait difficile. Elle vivait dans une tension nerveuse quasi constante qui la désarçonnait et mobilisait son énergie. Elle était la proie de ce qu’il lui fallait bien reconnaître être son désir. Un appétit qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne maîtrisait pas, avec lequel elle avait bien du mal à cohabiter. Que faire ? Qu’en faire ? Il l’avait envahi, insidieusement, au fil des visites de celui qui maintenant l’obsédait. Quand le désir eut silencieusement gagné tous les points névralgiques de son corps, il se déclara. Un jour il avait frôlé sa main et depuis, le sang battait à ses lèvres, une boule de feu occupait son ventre, le froid creusait ses joues, sa bouche s’entrouvrait sur un baiser jamais donné. Elle avait l’impression constante d’avoir soif, une soif inextinguible que rien n’apaiserait jamais. Rien sauf être prise dans les bras de celui dont elle rêvait, mais qu’elle ne savait comment aborder. Tout son être était tendu vers cet abandon, toute sa chair implorait la délivrance. Elle était prise au piège de sa timidité, de son désir, de son fantasme.
Seule lui restait l’écriture.


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Jean pénétra dans l’agence de voyage. Il la connaissait par cœur. Avant chacune de ses vacances, il venait là, se renseignait sur Saint Pierre et Miquelon… et finissait toujours par partir ailleurs. Le moment ne lui semblait jamais venu - ou bien avait-il peur de rencontrer son rêve d’enfant ? Cela était devenu un sujet de rires entre les employées de l’agence, bien qu’il l’ignorât. « Tiens voilà Saint Pierre… ». Une fois encore, il se renseigna sur les tarifs et les vols pour l’île. Cela tenait plus du rituel que de la véritable recherche d’information. Il avait posé tant de fois la question qu’il connaissait la réponse d’avance : il pouvait partir le lendemain, ou plus commodément d’ici la fin de semaine, le vendredi très exactement, par un vol qui passerait par Paris, puis par Montréal. Mais cette fois-ci, il réserva. Il avait l’impression de se voir d’en haut, en train d’effectuer cette réservation, et il ne savait pas s’il était bien là, en train de le faire, ou s’il s’agissait d’un rêve de lui-même. Il fut debout, ses billets à la main, étonné de leur présence matérielle. Il se dirigea vers la porte. Dans son œil gauche, un chapeau cloche-rouge cerise se refléta, mais il ne le vit pas. Il avait réservé une chambre à l’hôtel de Saint Pierre et comptait faire à Adrienne BELCOURT la surprise de sa venue. Son adresse était une poste restante, mais une fois sur place, il ne doutait pas de pouvoir la trouver : il aurait tout son temps... Il sortit : il avait une valise de chocolat à préparer et peut-être à prévoir un autre cadeau de Noël pour Adrienne. Ramené sur terre par ces pensées, il prit conscience du chapeau rouge, dont l’image flottait encore au fond de sa prunelle : « la jeune femme du bar ! Elle travaille à l’agence de voyage… Je ne l’avais pas reconnue… Elle est vraiment plus jolie avec les cheveux détachés… ».


*****


Adrienne BELCOURT ouvrit au facteur.
- Alors, Ernest, ce paquet ?
- Il est là Adrienne !
- vite, donne !
- pas question, je veux mon baiser !
- Erneeest ! Toujours aussi galant !
- Quand est-ce que je te marie, Adrienne ?
- Tu exagères. Alors, ce paquet ?
- Ce n’est peut-être pas celui que tu attends…
Adrienne jeta un coup d’œil au paquet et sourit :
- Si si ne t’inquiètes pas.
- Mais ça ne vient pas de la société de chocolat, reprit Ernest, dépité.
- Voyons ça, dit Adrienne, toujours calme.
Sans prendre la peine d’examiner le paquet plus avant, elle l’ouvrit. Une lettre s’en échappa ; le colis était plein de tablettes de chocolat.
- Tu vois, s’exclama-t-elle, triomphante. Alors combien y en a-t-il ?…21, ce n’est pas trop mal.
- Mais je croyais que tu en attendais le double !
- Je suis contente quand même, viens, je te fais un bisous, pour la peine.
Ernest, ravi, ne posa plus de questions. Adrienne le mit à la porte en douceur. Tout de même, sur le pas de la porte, il se retourna et dit : « toi, je ne serai pas étonné que tu mijotes quelque chose… ».
Assise dans son canapé, Adrienne lisait la lettre de Jean. Elle souriait, touchée, les yeux perdus dans le vague : quel charmeur, ce jeune homme…


Strasbourg, le 10 décembre 1994

Chère Adrienne,

(Vous permettrez que je vous appelle ainsi sur ce sujet qui nous rapproche : Saint Pierre et Miquelon)
Votre lettre m’est parvenue par hasard et je l’en remercie.
J’ai toujours rêvé de Saint Pierre et Miquelon. J’ai lu votre courrier en vous imaginant dans une petite maison hantée par les vents et dégoulinante de pluie, avec des tas de chats dans les jambes et un grand feu dans la cheminée. J’ai vu des bateaux, des poissons, des moutons (y a-t-il des moutons à Saint Pierre et Miquelon ?). J’ai eu froid avec vous.
Mais au-delà, votre verve m’a plu ! Vous êtes délicieusement drôle et enjouée, votre gourmandise du chocolat vous rend impétueuse et impertinente.
N’y voyez surtout aucune effronterie de ma part, mais il y a quelque chose d’éminemment charnel dans vos lignes.
Tout le chocolat du monde ne saurait assez vous remercier pour ces instants en votre compagnie et je n’en ai trouvé que 21 tablettes !
Je ne voulais pas vous faire patienter plus.
Merci encore,
Jean.


*****


Julie posa son stylo. Plus que trois jours.


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« Pourriez-vous m’indiquer l’adresse d’Adrienne BELCOURT ? »
Jean s’adressait à la postière, qui, fort aimablement, lui donna la réponse souhaitée.
Il décida de n’y aller que le lendemain. Il avait envie de découvrir l’île seul, avant de renouer avec l’humain. Mais il se sentait également reconnaissant envers Adrienne : elle était celle qui l’avait finalement amené à concrétiser son rêve d’enfant et cela l’emplissait de gratitude.

Il neigea toute la nuit. Au matin, l’île étincelait de mille feux. Nul brouillard n’annihilait la mer, n’alourdissait la terre. Mais les formes avaient disparu. Tout restait à construire.

Jean frappa à la porte d’Adrienne.


Une jeune femme lui ouvrit. Elle était vêtue d’un petit manteau court en peau de mouton et coiffée d’un chapeau rouge cerise. Des mèches brunes et folles en sortaient. « Adrienne BELCOURT ? ». Mais déjà il savait que non. Elle s’effaça en lui désignant la table derrière elle. Jean s’avança et vit trois choses :
- son colis, encore plein de tablettes de chocolat « noir fourré loukoum au gingembre »
- un billet d’avion au nom de Julie Tiredaile
- et un petit cahier intitulé : La vie trépidante d’Adrienne BELCOURT.

Il l’ouvrit et lut :

Saint Pierre, le 21 novembre 1994

Cher Monsieur,

La petite étiquette au dos de la tablette m’indique que vous êtes la personne à qui m’adresser…


Jean prit Julie dans ses bras.

2 commentaires:

SORG a dit…

La nostalgie de St-pierre me reprend soudain... mais jamais plus sans noir fourré loukoum au gingembre

julonomi a dit…

Celle-ci reste une de mes favorites ! Et pourtant, je n'aime pas les loukoums (c'est comme pour les salsifis...).