Un jour, je croisai un enfant muet. Il me prit par la main et m’emmena dans une église. Là, il me désigna une bougie. Je la pris, mis une pièce dans le tronc et l’allumai. Nous restâmes devant, à la contempler. Cela faisait une éternité que je ne m’étais pas arrêtée dans une église : je ne crois pas en Dieu. L’enfant me tenait toujours par la main. Je crois que ce n’était pas moi qui le réconfortais mais l’inverse. La lumière de la flamme était immobile. Bientôt elle m’apparut immense, comme une porte qui s’ouvre. Mes yeux ne cillaient pas. Je pensai à ma grand-mère, qui croit en Dieu et fréquente les églises. La bougie était pour elle, pour une belle fin de vie, en paix avec elle-même, qui à 85 ans traitait les autres de vieux… Soudain, je sentis que l’enfant était Franck. Franck est le grand frère que je n’ai pas eu. Il est mort à l’âge de 5 mois. C’est grâce à lui que j’existe aujourd’hui : s’il n’était pas mort, mes parents ne m’auraient pas conçue. Il est muet : personne ne parle jamais de lui. Je ne sais même pas où il est enterré. La bougie est pour lui. Elle est ce lien qui nous unit, la petite flamme de sa vie dans la mienne, cette main qui se tend au delà de la mort, dans l’espace d’une survie, par delà les sept collines et au delà des sept mers qui séparent les vivants des morts. Je détachai mes yeux de la flamme pour regarder Franck : il était parti. Les larmes roulèrent sur mon visage jusqu’à ce que la flamme ne soit plus qu’une immense lueur aveuglante, douce et chaude à la fois. Une grande paix s’installait en moi. Les larmes lavaient mon âme.
Je sortis de l’église et fis quelques pas dans la rue. Je faillis heurter une vieille femme assise au soleil. Elle tendait la main. Je la regardais sans la voir. « Merci », dit-elle. Je m’arrêtai, surprise. « Pourquoi me remerciez-vous ? ». « Pour la lumière sur ton visage. Et puis, tu m’as souri. » « qui êtes-vous ? » Je ne lui avais pas souri. Pas consciemment du moins. J’en étais gênée, mais plus encore d’avoir posé cette question. Elle l’ignora. Un homme s’approchait. « lève-toi de là, Myrte ! ». La vieille femme ne bougea pas, levant simplement ses yeux sur lui. Elle avait les cheveux comme la paille de fer qu’utilisaient nos grands-mères pour frotter les parquets et des yeux très grands, larges, noyés. « merci, prends une mandarine » dit-elle. « lève-toi de là » dit l’homme en tapant du pied, furieux « et arrête de dire merci ! Tu es vieille, folle, sans toit, et tu dis merci ! ». « assied-toi », dit-elle, « je vais te raconter une histoire ». « Je ne veux pas d’histoire » hurla-t-il ! « les histoires font grandir, José », dit-elle.
Je m’assis. Sur un bout de marche, pas trop loin de Myrte, un peu de biais pour mieux la voir. L’homme me regarda, interloqué : « c’est qui celle-là ? » « C’est Sarah », répondit Myrte. Mais je ne lui avais jamais donné mon prénom. Franck approchait. « C’est Franck », dis-je, « il est muet ». « Bonjour », dit Franck. « Merci », dit Myrte. José ouvrit la bouche. « D’être venu », ajouta Myrte, avec un sourire.
Et Myrte parla. « Il était une fois, dit-elle, l’or des cheveux. Les cheveux étaient d’or, mais ils ne le savaient pas. Ils partirent dans le vaste monde pour courir la fortune. Ils se firent du mauvais sang, se coupèrent en 4, se perdirent, doutèrent. Ils se firent des nœuds, se mirent au carré, se firent pousser, se firent tirer. Ils croyaient attraper la fortune, mais elle leur filait entre les doigts, comme de l’eau. Au bout de bien des années, quelques unes pour les uns, nombreuses pour les autres, les cheveux échouèrent près d’une rivière.
Je crois que nous devrions renoncer, dit l’un d’eux.
A quoi ?, répondit un autre.
A chercher la fortune.
Ça n’est pas possible, dirent les autres.
Mais si, dit le premier, il suffit d’abandonner.
A ces mots, la lune sortit de derrière les nuages et éclaira la rivière. « Regardez, nous sommes d’or ! » Dans la rivière, les cheveux se reflétaient, dorés, comme si par cette nuit étoilée le soleil était venu les habiter. « Nous n’avons plus besoin de courir la fortune ! » « Nous sommes d’or ! Nous sommes la fortune ! ». De ce jour, les cheveux restèrent près de la rivière qui avait changé leur regard. Ils vécurent heureux, et l’histoire s’arrête là. »
« C’est nul comme histoire, dit José. D’abord je suis brun ».
« Moi, je ne crois pas que ce soit la rivière qui a changé leur regard, Myrte, dit Franck. Je crois que ce sont les années qu’ils ont passées à courir derrière la fortune ».
« Est-ce que cela veut dire que chacun d’entre nous est sa propre fortune ? » demandai-je
Nous nous tournâmes vers Myrte.
Elle avait disparu. A sa place le soleil faisait une large tache qui éclaboussait les marches, une tache dorée, comme si elle nous avait laissé les cheveux d’or en héritage. « Elle reviendra ? » demandai-je à Franck. « elle est toujours là, elle est en toute chose », dit José « toujours en train de dire merci. Même quand on n’en a pas envie ». « Il te suffira d’appartenir aux choses pour la retrouver », dit Franck.
Je me levai. La rue était baignée de soleil. Sur les murs, sur les façades, par terre, il faisait des tâches qui éclairaient l’ombre. Dans ces tâches de lumière il n’y avait rien. Et parce qu’il n’y avait rien tout pouvait s’y passer. Alors je me remis en route.
Episode 6 : La pluie et le delta des émotions
Il y a 17 ans
4 commentaires:
Super, de l'inédit !!!
Du grand bicolaure de rocher qui nous trimbale d'émotion en énigmatique...
Je suis touchée.
C'est très fort, bravo !
Je m'y perds aussi un peu, il me faudra quelques relectures pour bien intégrer l'ésotérisme evanescent...
De l'inédit en effet, cela fait plaisir ! Touchée par la première partie et contente d'avoir encore quelques mèches blondes à la seconde, hi, hi, hi ! Enfin, j'ai beaucoup aimé...
C'est un tourbillon, des univers si différents se côtoient!
Ressentir, sur la peau nue la rosée des feuilles dans les bras de la nuit, hmmmmm, c'est trop bon,faire corps avec ce que l'on est, que l'on oublie parfois, regarder ses cheveux d'or éparpillés le long du long chemin de cette quête de fortune, cette fuite (?) qui nous ramène à notre lumière.. et nos zones d'ombre.
Il y a le château fort de cet homme fragile qui ose déposer son
armure aux pieds agiles d'une belle passante patiente.
Il y a tes mots doux comme des loukoums,et d'autres qui ont le goût poivré du gingembre cru, nets, honnêtes...
Il y a ce voyage, que l'on croit faire, alors que c'est lui qui nous fait ,ou nous défait ( merci Nicolas Bouvier!).
J'aime tout,et toi plus encore!!
Champagne!
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