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dimanche 14 décembre 2008

La Goutte

La goutte faisait ploc.
Ploc, et pas un autre bruit. Elle était immédiatement suivie d’une autre goutte qui faisait ploc elle aussi. Mais il n’y avait aucun doute : c’était la même goutte qui tombait et retombait inlassablement.
Autour de la goutte qui tombait était la flaque. La flaque recevait la goutte qui tombait.
Ploc. Elle ouvrait les bras, accueillait la goutte. Ploc, la goutte se dissolvait. Ploc, la goutte renaissait. La flaque était là, juste là. Au delà de la flaque, la terre, les feuilles mouillées, les brindilles, tous le monde du sous-bois. La goutte continuait à tomber.
On racontait le soir aux veillées que cette goutte était la larme éternelle. Mais que pleurait-elle ? Les versions étaient nombreuses. Pour certains, elle était la larme d’un elfe des bois qui n’avait pas su sauver l’humaine qu’il aimait. Pour d’autres, les larmes d’une mère à qui une déesse jalouse avait ravi son enfant après l’avoir transformée en pierre. Le rocher, depuis lors, pleurait inlassablement la perte de l’enfant. Les versions étaient embrouillées et pleines de variantes, de contradictions. Pour ma part, aucune ne me satisfaisait.
La goutte avait peur de la mort. Elle naissait, vivait sa vie de goutte et ploc, se dissolvait. Mais elle se refusait à se dissoudre. Alors elle renaissait, voulait changer de chemin, changer de vie. Elle tombait. Et ploc, la flaque était là et la goutte se dissolvait.
Cela faisait une éternité que la goutte se dissolvait.
Et puis, dans une seconde d’éternité, la goutte tomba. Ploc. Elle était dans la flaque mais elle n’était pas dissoute. Elle était juste confuse. Confondue. Elle sentait simplement qu’elle n’avait plus de limites. Qui était-elle, de la goutte ou de la flaque ?
Puis elle se sentit renaître. De nouveau, elle était une et unique. Elle tomba à nouveau.
Elle n’avait plus peur. Elle n’aurait plus jamais peur.

De Myrte et d’Or

Un jour, je croisai un enfant muet. Il me prit par la main et m’emmena dans une église. Là, il me désigna une bougie. Je la pris, mis une pièce dans le tronc et l’allumai. Nous restâmes devant, à la contempler. Cela faisait une éternité que je ne m’étais pas arrêtée dans une église : je ne crois pas en Dieu. L’enfant me tenait toujours par la main. Je crois que ce n’était pas moi qui le réconfortais mais l’inverse. La lumière de la flamme était immobile. Bientôt elle m’apparut immense, comme une porte qui s’ouvre. Mes yeux ne cillaient pas. Je pensai à ma grand-mère, qui croit en Dieu et fréquente les églises. La bougie était pour elle, pour une belle fin de vie, en paix avec elle-même, qui à 85 ans traitait les autres de vieux… Soudain, je sentis que l’enfant était Franck. Franck est le grand frère que je n’ai pas eu. Il est mort à l’âge de 5 mois. C’est grâce à lui que j’existe aujourd’hui : s’il n’était pas mort, mes parents ne m’auraient pas conçue. Il est muet : personne ne parle jamais de lui. Je ne sais même pas où il est enterré. La bougie est pour lui. Elle est ce lien qui nous unit, la petite flamme de sa vie dans la mienne, cette main qui se tend au delà de la mort, dans l’espace d’une survie, par delà les sept collines et au delà des sept mers qui séparent les vivants des morts. Je détachai mes yeux de la flamme pour regarder Franck : il était parti. Les larmes roulèrent sur mon visage jusqu’à ce que la flamme ne soit plus qu’une immense lueur aveuglante, douce et chaude à la fois. Une grande paix s’installait en moi. Les larmes lavaient mon âme.
Je sortis de l’église et fis quelques pas dans la rue. Je faillis heurter une vieille femme assise au soleil. Elle tendait la main. Je la regardais sans la voir. « Merci », dit-elle. Je m’arrêtai, surprise. « Pourquoi me remerciez-vous ? ». « Pour la lumière sur ton visage. Et puis, tu m’as souri. » « qui êtes-vous ? » Je ne lui avais pas souri. Pas consciemment du moins. J’en étais gênée, mais plus encore d’avoir posé cette question. Elle l’ignora. Un homme s’approchait. « lève-toi de là, Myrte ! ». La vieille femme ne bougea pas, levant simplement ses yeux sur lui. Elle avait les cheveux comme la paille de fer qu’utilisaient nos grands-mères pour frotter les parquets et des yeux très grands, larges, noyés. « merci, prends une mandarine » dit-elle. « lève-toi de là » dit l’homme en tapant du pied, furieux « et arrête de dire merci ! Tu es vieille, folle, sans toit, et tu dis merci ! ». « assied-toi », dit-elle, « je vais te raconter une histoire ». « Je ne veux pas d’histoire » hurla-t-il ! « les histoires font grandir, José », dit-elle.
Je m’assis. Sur un bout de marche, pas trop loin de Myrte, un peu de biais pour mieux la voir. L’homme me regarda, interloqué : « c’est qui celle-là ? » « C’est Sarah », répondit Myrte. Mais je ne lui avais jamais donné mon prénom. Franck approchait. « C’est Franck », dis-je, « il est muet ». « Bonjour », dit Franck. « Merci », dit Myrte. José ouvrit la bouche. « D’être venu », ajouta Myrte, avec un sourire.
Et Myrte parla. « Il était une fois, dit-elle, l’or des cheveux. Les cheveux étaient d’or, mais ils ne le savaient pas. Ils partirent dans le vaste monde pour courir la fortune. Ils se firent du mauvais sang, se coupèrent en 4, se perdirent, doutèrent. Ils se firent des nœuds, se mirent au carré, se firent pousser, se firent tirer. Ils croyaient attraper la fortune, mais elle leur filait entre les doigts, comme de l’eau. Au bout de bien des années, quelques unes pour les uns, nombreuses pour les autres, les cheveux échouèrent près d’une rivière.

Je crois que nous devrions renoncer, dit l’un d’eux.
A quoi ?, répondit un autre.
A chercher la fortune.
Ça n’est pas possible, dirent les autres.
Mais si, dit le premier, il suffit d’abandonner.

A ces mots, la lune sortit de derrière les nuages et éclaira la rivière. « Regardez, nous sommes d’or ! » Dans la rivière, les cheveux se reflétaient, dorés, comme si par cette nuit étoilée le soleil était venu les habiter. « Nous n’avons plus besoin de courir la fortune ! » « Nous sommes d’or ! Nous sommes la fortune ! ». De ce jour, les cheveux restèrent près de la rivière qui avait changé leur regard. Ils vécurent heureux, et l’histoire s’arrête là. »
« C’est nul comme histoire, dit José. D’abord je suis brun ».
« Moi, je ne crois pas que ce soit la rivière qui a changé leur regard, Myrte, dit Franck. Je crois que ce sont les années qu’ils ont passées à courir derrière la fortune ».
« Est-ce que cela veut dire que chacun d’entre nous est sa propre fortune ? » demandai-je
Nous nous tournâmes vers Myrte.
Elle avait disparu. A sa place le soleil faisait une large tache qui éclaboussait les marches, une tache dorée, comme si elle nous avait laissé les cheveux d’or en héritage. « Elle reviendra ? » demandai-je à Franck. « elle est toujours là, elle est en toute chose », dit José « toujours en train de dire merci. Même quand on n’en a pas envie ». « Il te suffira d’appartenir aux choses pour la retrouver », dit Franck.
Je me levai. La rue était baignée de soleil. Sur les murs, sur les façades, par terre, il faisait des tâches qui éclairaient l’ombre. Dans ces tâches de lumière il n’y avait rien. Et parce qu’il n’y avait rien tout pouvait s’y passer. Alors je me remis en route.

lundi 1 mai 2006

La princesse et le chevalier sans cheval

Il était une fois un chevalier en armure. Son armure était très pesante, rigide, pas trop tape à l’œil. Juste de quoi bien protéger, sans attirer l’attention.

Autour du chevalier, il y avait un château. Un château fait de murs bien épais, bien hauts. Plutôt gris. Ni tourelle, ni drapeau : pas de fioriture. Juste le strict nécessaire pour être en sécurité. Rien pour faire croire qu’il était plus que ce qu’il n’était, plus qu’un simple chevalier en armure. Ou autre chose qu’un chevalier en armure.

Au delà des murs, il y avait une douve, pleine d’eau tranquille et qui dort. De larges nénuphars y paressaient, amplement déployés, comme caressés par l’eau.

Le chevalier restait dans son château. Le pont-levis était toujours baissé. Parfois il ouvrait la porte et accueillait le visiteur dans l’antichambre, le temps d’un bref entretien. Puis il le raccompagnait sur le seuil, courtois comme il se doit. Son armure ne crissait jamais et quand il faisait demi-tour, le couloir sombre l’avalait.

Un jour, une princesse arriva dans l’antichambre. Cela lui plut et elle y retourna. Elle se sentait bien auprès de cette armure épaisse, de ces murs droits, de cette austérité dépourvue d’apprêts.

Elle se demandait bien pourquoi elle passait par là. Il y avait une sorte de correspondance…

Un soir, elle rêva qu’elle était perdue dans la forêt avec le chevalier en armure. La nuit venait et il la prenait dans ses bras pour dormir. Son armure était douce et il était un homme.

Le chevalier rajouta une pierre à son château et condamna une porte. Puis il ouvrit une fenêtre, tout en haut, bien hors de portée.

Le temps passa et le chevalier s’était tellement emmuré qu’il ne trouvait plus la porte.

La princesse était trempée comme une souche d’avoir voulu jouer les nénuphars. Elle n’allait plus dans l’antichambre. Elle passait désormais sur la rive, de temps à autre, et franchissait le pont-levis, pour voir si le chevalier était dehors ou, simplement, le nez à la fenêtre.

Cela n’arrivait jamais. Ou si parfois. Mais alors elle était tellement surprise que, le temps d’en prendre conscience, il avait refermé la fenêtre et construit un autre mur.

Elle se disait : « est-ce que j’ai l’air d’un dragon ? »

Le temps passait, les murs grandissaient.

La princesse ne franchissait même plus le pont-levis. Elle ne voulait plus voir les murs grandir. Elle ne voulait plus être mouillée. Elle se contentait de passer, de loin en loin, sur la rive. Le soleil et le vent avaient séché sa robe.

Un jour qu’elle passait là, elle vit, devant le pont-levis, un homme debout et qui la regardait.

Il y avait cette sorte de correspondance…

Elle lui tendit la main.

Il la prit.

Ils marchèrent et s’assirent sur le bord du chemin.

Elle apprit quel homme il était. Il apprit quelle femme elle était.

L’air était doux, il n’avait pas d’armure et c’était un homme.

samedi 4 mars 2006

Bois-moi

La nuit.
Elle ne dort pas.
La lune passe par la fenêtre. Son éclat est insolent. Attirant. Juste un croissant à la croisée des carreaux.
La maison craque. Le silence fait briller la lune.

Elle se lève.
Par la fenêtre, la silhouette noire des arbres : tout est immobile, figé.
La lune bat comme un cœur, mi ombre, mi lumière.
Elle regarde.
La maison, autour d’elle, est froide, sombre.
Passe un chat sur le toit. Il saute et glisse, silencieux dans l’herbe argentée. Tout scintille autour de lui. Il disparaît bientôt dans la forêt. La lumière est dehors.

Elle descend les escaliers et ouvre la porte.
De là-haut elle n’avait pas vu ça. La vie dans la nuit. L’âme des choses.
Il y a une odeur. Une odeur nouvelle, fraîche, inconnue.

Elle franchit le seuil. Elle est dehors. Elle n’a pas froid, elle n’a pas peur. Sous elle, devant elle, en elle, le paysage vit. Rien ne bouge mais tout est animé.

Elle avance jusqu’à l’herbe. Tout est mouillé. Sur chaque brin une perle de vie. Sur chaque herbe une goutte de lumière. Elle s’agenouille et laisse venir l’herbe entre ses doigts.
Sa bouche s’entrouvre.
- c’est magique.
- Je suis magique.
- Qui es-tu ?
- Je suis l’essence de vie de chaque chose. Je viens à la surface dans l’ombre, l’espace d’un instant. Puis je retourne aux profondeurs.
- Tu m’as appelée ?
- Oui. Tu as besoin de moi.
- J’ai envie de te boire.
- Bois-moi.
Elle se pencha et ses lèvres effleurèrent l’herbe. Tout son visage était mouillé. Elle avait l’impression d’être un arbre, d’être une plante. La vie baignait son visage.
- Bois-moi encore.
- Comment ?
- Déshabille-toi.
Sous la lune elle se dévêtit. Chaque geste avait la sagesse d’un rituel. Chaque vêtement ôté devenait offrande à la nuit.
Elle s’allongea dans l’herbe. Chaque cellule de son corps était une étoile de l’univers.

Le matin la trouva ainsi endormie dans la vie.

dimanche 22 mai 2005

Conte de Chaliane

Les sombres heures de l’hiver, comme les pommes au fond du cellier, mûrissaient doucement.
Pour Chaliane, Carême fut pâmoison. Son cœur soudain battait d’inanition. La faim l’habitait, qui le faisait cogner plus fort plus vite, impatient. Aucun remède ne la guérissait de cette faim : ni robe, ni rire ; ni danse, ni chant.
Le vent tournait autour de la maison, oiseau de malheur, giflant de ses giboulées glaciales et cinglantes le corps et le cœur de Chaliane. Elle sentait sa raison s’évanouir, son équilibre se dissiper dans les bourrasques. Tout ce qu’elle regardait s’attristait, tout ce qu’elle dansait trébuchait, tout ce qu’elle chantait se brisait, tout ce qu’elle touchait dépérissait. L’égarement, sournoisement, entrait en elle, comme le vent par les interstices des fenêtres et par le conduit de la cheminée où nul feu ne lui résistait plus. Elle ne savait plus rien, sinon cette faim qui l’habitait et dont elle ne parvenait pas à se défaire, sinon ce vent qui sifflait à ses oreilles d’insensés sanglots, stridents soupirs incessants.
Seul, dehors, un arbre résistait. Debout, solide, planté là pour des siècles, il déployait ses branches, loin, comme des bras ouverts sur le monde. Chaliane le vit et sortit. Le vent, furieux, mugissait, attisant la faim la tenaillait, égarant ses pas et ses sens.
Chaliane atteint l’arbre et posa sa paume contre son écorce. Instantanément, elle regretta son geste : l’arbre allait dépérir. Mais rien de tel ne se passa. L’arbre était toujours là, haut dans le ciel, dans ses feuilles. Il avait même des bourgeons. Alors Chaliane s’assit tout contre l’écorce, entre deux racines, et s’efforça d’oublier le vent.
Cependant le vent se faisait plus fort, et la faim plus tenace. Chaliane ne sentait plus l’écorce. Emportée, déracinée, déchirée, éparpillée, elle n’était plus elle-même, elle était hors d’elle-même, elle était perdue.
Alors l’arbre parla. Il dit :
« Tu vas partir Chaliane. Par delà les trois collines, tu trouveras ce que tu cherches. Je vais te donner trois choses : une branche, une feuille et un bourgeon. Ils t’aideront sur le chemin ».
Et tandis qu’il parlait, les trois objets tombèrent aux pieds de Chaliane. Le vent rugit de colère et voulut s’en emparer. Mais Chaliane fut plus preste et les serra contre elle. Chaliane pensait : « Mais je ne sais pas ce que je cherche ». Au lieu de cela, elle dit « merci » et se leva.

Le premier jour, Chaliane gravit la première colline. Elle parcourut ce chemin sans encombres, mais alors qu’elle arrivait au pied de la seconde, elle entendit un sourd grondement et dut bientôt s’arrêter. Devant elle se trouvait un torrent déchaîné.
L’eau, bondissant de roche en roche, se fracassait en gerbes d’écume qui éclaboussaient le ciel. Le courant, dévastateur, dévalait la pente à l’allure d’un cheval au galop. Le tonnerre semblait accompagner sa course mortelle.
Nul gué ne saurait franchir un tel fleuve, nulle embarcation ne saurait résister à ce flot, pensa Chaliane.
Le vent siffla alors : « laisse-moi te porter; je suis plus fort que l’eau, je peux te soulever jusqu’à l’autre rive ».
Chaliane hésita, perdue, chancelante. Elle pensa à l’arbre, debout dans le vent, et porta la main à son cœur. Elle sentit la petite bosse du bourgeon et machinalement, le prit dans sa main. A ce moment, une goutte d’écume retomba sur le bourgeon. Le silence se fit et le bourgeon s’ouvrit en une magnifique fleur.
Alors Chaliane mit la fleur dans ses cheveux et entra dans le torrent. Le courant s’arrêta et accueillit son corps comme il s’offrait, avec sa faim et ses égarements, avec son trouble et ses déraisons. Chaliane avançait et l’eau doucement l’accompagna jusqu’à l’autre rive.


Le deuxième jour, Chaliane gravit la deuxième colline. Alors qu’elle arrivait au sommet, elle aperçut d’immenses flammes. Tout le sommet de la colline semblait en feu. Chaliane obliqua pour le contourner mais il semblait ne pas avoir de limites ; tout autour d’elle, de quelque côté qu’elle se dirige, toujours elle retrouvait le feu.
Elle regardait les flammes danser et sa faim revenait. Elle avait envie de se jeter dedans, quitte à être dévorée, de se laisser brûler. Le vent insinuait : « avance, pour toi je vais écarter les flammes… ». Mais le vent jouait avec elles, les attisant, les rendant plus grandes et plus belles encore, tortueuses, voluptueuses, attirantes… Chaliane pensa à l’arbre qui lui avait donné une branche et une feuille : que pouvait-il contre le feu ? Elle sortit la branche de son sac, la regarda, en plongea une extrémité dans une flamme, la ressortit aussitôt, pour ne pas la laisser brûler. Au bout de la branche brillait une petite flamme, lumineuse, chaleureuse. Chalianne allait éteindre la flamme sur le sol lorsqu’elle remarqua une chose étrange : la branche ne brûlait pas. Elle portait la flamme. Alors Chaliane se leva, la branche illuminée à la main et s’avança vers le feu. Il s’écarta et Chaliane passa, dans la lumière.


Le troisième jour, Chaliane gravit la dernière colline. Comme elle se trouvait au sommet, Chaliane regarda de l’autre côté de la colline, au pied du second versant, car elle ne savait toujours pas ce qu’elle venait chercher et l’arbre lui avait dit que cela se trouvait par delà la troisième colline. Elle ne vit rien d’autre que la forêt à perte de vue. Elle entreprit alors la dernière descente. La nuit tomba alors qu’elle était dans les bois ; Chaliane n’avait pas peur, elle tenait toujours son flambeau à la main. Cependant, le vent se mit à hurler dans les arbres, faisant crisser les troncs et pleurer les feuilles. La lumière, sous l’effet des bourrasques, se tordait en une flamme douloureuse, projetant des ombres torturées et mouvantes. La nuit semblait durer depuis plusieurs jours maintenant. Chaliane se perdit. Désemparée, désorientée au milieu des bois, elle finit par s’arrêter, épuisée, et sortit la feuille de sa poche. Le vent, d’un coup sec, la lui arracha des mains. Puis il ricana : « retrouve-la donc maintenant, perdue au milieu de milliers d’autres ! » Chaliane, désespérée, se baissa et, à tâtons, à peine éclairée par la flamme qui se réduisait sous les assauts du vent, entreprit de retrouver sa feuille. Mais à peine eut-elle posé la main sur le sol qu’elle sentit sous ses doigts l’humus. Sa main se referma sur une poignée de terre, lui procurant une étrange sensation de bien être. Elle ferma les yeux.


Quand elle les rouvrit, le jour s’était levé. Elle se trouvait devant sa maison. Le vent s’était tû. Elle n’avait plus faim. Elle tenait toujours dans ses mains la branche éclairée et la poignée de terre. La fleur ornait toujours ses cheveux.
Depuis lors, quand Chaliane danse, le monde danse ; quand Chaliane chante, tout chante ; lorsque Chaliane sourit, l’univers sourit et tout ce que Chaliane touche s’épanouit. L’arbre est toujours là, pour des siècles. Mais Chaliane prend bien soin d’entretenir la lumière, d’abreuver la fleur, et d’avoir toujours un peu de terre sous ses pas.

mercredi 2 avril 2003

Serpent python bicolore de rocher

Chacun sait, ô Si-Choyé, que le Serpent Python bicolore de rocher loge sur les rives du grand fleuve Limpopo, tout gris-vert et bordé d’arbres à fièvre.

Et l’on m’a raconté, il y bien longtemps, fort longtemps à vrai dire, ô Si-Choyé, comment il avait évité à l’Enfant d’éléphant de se faire manger par le Crocodile, et ce qu’il en était résulté : une TROMPE.

Mais ça, c’est l’histoire de la naissance de la trompe des éléphants ; moi, ce que j’aurais bien aimé savoir, c’est d’où venait le Serpent python bicolore de rocher, ce qu’il faisait là ! Et pourquoi était-il bicolore de rocher ?

Le temps a passé, ô Si-Choyé, et cette histoire la voilà.



Au temps jadis, le Serpent Python bicolore de rocher n’était qu’un banal Serpent Python d’un blanc laiteux et translucide, horrible à contempler et honnis de tous les animaux.

Comme eux, il vivait au beau milieu du paradis terrestre, tout entouré de Cascades-à-fleurs, d’Arbres à fruits et d’Eau limpide. Comme il était laid, ô Si-Choyé, il avait pris l’habitude de se cacher dans l’Eau Limpide ; c’était là, vois-tu, qu’il passait le plus inaperçu. Car le Serpent Python était un grand sensible, comme souvent le sont les êtres très laids ; et il supportait mal les moqueries des autres animaux.

Un jour qu’il se reposait au fond de l’Eau Limpide toute chauffée par le soleil, il sentit une jolie ombre, toute de formes et de rondeur se pencher, qui assombrit son ciel et le fit frissonner. Il ouvrit un œil.
Et que crois-tu que ce fut ?

C’était Eve, ô Si-Choyé ! Eve, qui venait au bord de l’Eau Limpide, mirer son visage et lisser ses cheveux. Pour la première fois, le Serpent Python vit Eve. Et comme elle inclinait son visage sur l’Eau Limpide, toute à son image, le Serpent Python vit ses yeux.

Et les yeux d’Eve, ô Si-Choyé, étaient bicolores de rocher. Ne me demande pas pourquoi ils étaient bicolores de rocher : cela, c’est une autre histoire, que tu sauras un jour si tu es sage. Toujours est-il que les yeux d’Eve étaient bicolores de rocher. Mais non, cela ne veut pas dire que ses deux yeux n’étaient pas de la même couleur, tu n’y es pas du tout ! Faut-il donc que je te dise ce qu’est “ bicolore de rocher ” ?

Cela veut dire que dans ses yeux, se mêlaient les deux couleurs de la roche qui sont toute la terre et le soleil, le brun-vert de la terre et le doré du matin qui tous deux se reflètent sur les roches du paradis terrestre et leur donnent leur couleur naturelle, qu’on appelle bicolore de rocher. Car les pierres ne sont pas grises, ô Si Choyé, elles sont le reflet de ce que tu vois.

Eve avait les yeux verts-dorés, comme les feuilles mouchetées d’aurore, les fleurs de soleil perdues dans la forêt et comme les roches moussues du Paradis qui bordaient l’Eau Limpide.

Tout doucement, le Serpent Python se mit à pleurer au fond de l’eau. Personne ne s’en aperçut, ô Si Choyé, parce que les larmes dans l’eau, cela ne se voit pas, sais-tu ? Le Serpent Python pleurait parce qu’il était si laid et que les yeux bicolores de rochers d’Eve étaient si chatoyants qu’il eût voulu s’en parer. Il pleura bientôt si fort, à gros sanglots, que l’onde pure ondula, se souleva, brisant le miroir d’Eve, qui recula, étonnée.

- “ Qui est là ?

- Je suis le Serpent Python.

- Montre-toi, Serpent Python.

- Je ne sortirai pas de l’Eau Limpide car je suis hideux et tu te moquerais de moi ”.

Eve était très curieuse. Elle voulait voir le Serpent Python.

- “ Pourquoi as-tu troublé l’Eau Limpide où je me mirai ? ”

Le Serpent Python ne voulait pas avouer qu’il sanglotait au fond de l’eau, il dit :

- “ Je suis très fort, malgré ma laideur, j’ai un très long corps tout formé d’anneaux qui se tordent et se détordent, c’est ce qui a provoqué les remous de l’Eau Limpide.

- Si tu es si fort que cela, pourrais-tu grimper aux arbres ?

- Oui, je le pourrais, mais je ne le ferai pas car tu te moquerais de moi.

(Vois-tu, ô Si-Choyé, le Serpent Python était affreux, mais pas bête).

- Ecoute, Serpent Python, j’ai très envie d’une pomme, qui est tout en haut d’un arbre et je ne peux pas l’attraper. Sors de l’Eau Limpide, s’il te plait, et attrape-là pour moi, je te donnerai ce que tu veux.

- Me donneras-tu un peu de la couleur de tes yeux pour habiller mon corps disgracieux ?

- Oui, je te le promets ”.

Le Serpent Python sortit de l’Eau Limpide et dit à Eve : “ donne-moi un peu de la couleur de tes yeux et j’irai chercher ta pomme ”.

Quand Eve vit cette tête immonde, translucide avec les yeux saillants tout tristes et ce corps énorme cerclé d’anneaux violacés, elle eut très envie de se moquer. Mais il avait l’air si accablé qu’elle lui donna immédiatement un peu de la couleur de ses yeux pour s’habiller et le Serpent Python devint bicolore de rocher.

Alors il fit jouer ses nouveaux anneaux brun-verts moirés de soleil et cueillit pour elle la Pomme. Puis il alla s’admirer sur les berges de l’Eau Limpide.

Dieu, qui passait par-là, vit le Serpent Python devenu Serpent Python bicolore de rocher et se mit très en colère : “ Comment as-tu osé retoucher mon œuvre divine, Serpent Python ? ”

Il n’écouta pas la réponse du Serpent Python bicolore de rocher, qui essayait de s’expliquer, et, tout à son ire, lui cria : “ Ce que femme a donné ne se reprend pas. Cependant, Serpent Python, pour avoir bafoué ma création, je te bannis du Paradis Terrestre ! Désormais, tu vivras au bord du grand fleuve Limpopo, tout gris-vert et bordé d’arbres à fièvre. Là, tes écailles bicolores de rocher passeront inaperçues, noyées par la boue du fleuve et assombries par l’ombre des arbres à fièvre tout tordus. Tu perdras ta peau tous les ans ; ainsi fragilisé et laid à nouveau, tu deviendras faible et devras te cacher afin de survivre à ton entourage ! Qu’il en soit ainsi ! ”

Dieu chassa aussi Adam et Eve, mais plus tard : à vrai dire, ô, Si-Choyé, cela ne se passa pas du tout à cause de cette pomme, ni du Serpent Python.

Voilà, tu sais maintenant pourquoi le Serpent Python est bicolore de rocher et pourquoi, quand l’Enfant d’éléphant est arrivé au bord du Grand Fleuve Limpopo, le Serpent Python bicolore de rocher était là.

Tahaa, 2002-2004
En hommage à « l’Enfant d’éléphant » de Rudyard Kipling
(in Histoires comme ça).