vendredi 19 décembre 2003

Poison

Je contractai très tôt le goût des substances dangereuses. A ce point tôt, d’ailleurs, que mes parents s’en inquiétèrent et mirent rapidement hors de ma portée de petite fille les produits d’entretien domestique et les médicaments. Je ne m’explique pas cette attirance ; je suppose simplement qu’au début, ce fut visuel : l’étrangeté de l’étiquette rouge à tête de mort… Toutefois, je ne dédaignais pas non plus les alcools forts et lorsque mes parents recevaient, je faisais généralement le tour des verres d’apéritif demeurés sur la table basse du salon pendant le déjeuner des adultes. Cela passa inaperçu quelque temps, ma mère se félicitant simplement de la politesse des invités qui, sans exception, se délectaient de leur breuvage jusqu’à la dernière goutte ! Elle finit pourtant par me surprendre dans mes agissements de dégustatrice : le bar fut mis sous clef et jamais plus la petite table du salon ne s’embarrassa de verres à moitié pleins durant le repas… Enfant, je grandis donc à l’abri des conséquences qu’aurait pu engendrer cet attrait néfaste.
Le fait semblait être anodin : tous les chérubins du monde ne portent-ils pas à leur bouche ce qui leur tombe sous la main à titre d’expérience, en particulier ce qui leur est interdit ? Passé l’âge de raison en effet, je parus m’être désintéressée des produits toxiques, du moins ménagers. Je présume que l’utilisation sanitaire qui en était faite leur avait ôté toute magie. Néanmoins, un soir que mes parents étaient sortis, je goûtai la mort aux rats du bout de la langue ; complètement paniquée, j’allai ensuite me gargariser longuement dans la salle de bains, crachant mes tripes et priant Dieu de m’épargner cette fois-là. La peur m’assagit un temps.
La tentation, cependant, demeurait tapie dans l’ombre. L’armoire à pharmacie n’était plus si haute qu’autrefois. J’avais bien entendu été dûment chapitrée sur le sujet mais on pensait que ma raison avait pris le pas sur mes instincts, et notamment que, sachant lire et me montrant par ailleurs d’une sagesse quasi-exemplaire, je ne m’aventurerais plus à tester les médicaments. C’était en partie juste : la lecture des notices suffisait à m’arrêter en matière de cachets, poudres et autres gélules. Mais les potions exerçaient incontestablement sur moi une attraction étrange et je restai longtemps à manipuler fioles et bouteilles, cherchant à deviner la couleur du liquide à travers les parois opaques, supputant son épaisseur en le faisant couler d’une extrémité à l’autre, dévissant les bouchons, reniflant à pleines narines, me demandant comment un remède pouvait nuire et si je saurais y résister.
Je finissais toujours par succomber, léchant une goutte, puis une autre, puis la cuillère. Tous les sirops y passèrent, même les plus âcres. J’en fus quitte pour des maux de ventre incompréhensibles et des diarrhées diaboliques, les lendemains de test. Mes parents en conclurent que je déclenchais des réactions psychosomatiques à leur absence et je dus espacer mes essais pour éviter le psychologue.
Si la lecture des notices avait réfréné mon penchant pour les substances toxiques médicamenteuses, c’est à celle des romans que je dois la cristallisation de ma fascination sur les poisons. Cette découverte eut tout d’abord une influence bénéfique, me détournant définitivement de la pharmacie familiale. En effet, les sirops médicinaux me parurent bénins comparés aux sucs bruts des plantes et aux venins mortels des serpents, scorpions et autres scolopendres. Le dernier des Mohicans trempant ses flèches dans le curare, le père d’Hamlet, roi de Danemark, succombant au poison versé dans son oreille par son propre frère, Emma Bovary se donnant la mort par absorption d’arsenic et autres héros, plus ou moins célèbres, retenaient désormais toute mon attention.
Dans un roman policier, je découvris que l’on pouvait acquérir l’immunité contre un poison en habituant l’organisme à en absorber régulièrement de petites doses. Cette promiscuité avec le venin, cette manière de l’apprivoiser et d’en faire une part de soi-même, me fascinait. Je fis des rêves récurrents dans lesquels je résistais aux morsures d’une vouivre ou échappais à une tentative d’empoisonnement grâce à cette immunité. Bientôt je n’eus plus qu’une idée : me procurer du venin de serpent et tenter l’expérience. A la grande surprise de mon entourage, je me mis à fréquenter assidûment les zoos, section reptiles, alors que j’avais toujours proclamé abhorrer les animaux en cage. Ce fut d’ailleurs peine perdue car si je restais des heures à contempler les vipères du Gabon et autres crotales de la Vallée de la Mort, mes interventions maladroites auprès des gardiens des ménageries ne firent que provoquer soupçons et haussements d’épaules. Je dus me résoudre à patienter.
Je connus rapidement tous les marchés, puces, brocantes, vide greniers et drogueries des alentours. Cependant les années passaient, laissant mon obsession intacte et insatisfaite.
Pour mes dix-huit ans, je demandai à mes parents de m’offrir un voyage au Maroc, en camp itinérant d’adolescents, ce qu’ils acceptèrent. Je voulais profiter d’un pays francophone riche en reptiles pour essayer d’obtenir ce que les circonstances m’avaient refusé jusqu’alors. Le séjour prévoyait quelques jours de liberté dans la capitale. Le souk me semblait prometteur, mais je n’y trouvai malheureusement aucun poison à vendre. Toutefois, je repérai dans son dédale un charmeur de serpents. Posté là, il offrait son spectacle aux touristes en mal de sensations. L’homme, enturbanné, jouait d’une sorte de flûte en bois d’où sortaient des sons tour à tour stridents, rauques ou doux… Dans un panier devant lui, gisaient plusieurs reptiles, de différentes variétés, tous venimeux ainsi qu’il l’expliquait aux curieux. Selon l’air psalmodié sur le morceau de bois, l’un ou l’autre serpent s’élevait dans l’air, ondulant, sifflant. Leurs têtes gardaient une inquiétante fixité tandis que leur langues étaient agitées d’un frémissement continu et que leurs anneaux, lentement, se déroulaient… La mort était en eux, et qui dansait.
Quatre jours durant, à l’insu de mes amis, je revins dans ce coin du bazar, toute de long vêtue et cheveux cachés comme il se doit, pour tenter de convaincre l’homme de me monnayer une fiole du venin de ses compagnons. Trois fois il refusa, mais le quatrième jour, comme notre départ était imminent et que les enchères montaient, il céda. J’obtins qu’il fit cracher les reptiles devant moi, afin d’être certaine du contenu du flacon. Puis nous partîmes chercher l’argent. Je n’avais pas voulu en apporter sur moi de crainte de me faire détrousser ; je n’osais pas plus laisser le vendeur seul de peur qu’il ne vida la fiole et ne la remplit d’un liquide anodin. Il s’était couvert le visage comme un touareg pour n’être pas reconnaissable. Je lui laissai la totalité de mes économies.
Cette acquisition, l’effluve de mystère et d’exotisme dont elle s’entourait, la difficulté qui l’avait présidée, l’acharnement et l’énergie qu’il m’avait fallu déployer, m’épuisèrent et me repurent les premiers mois. Je revoyais l’homme cueillir les serpents au cou, les gueules s’ouvrir, les crochets saillir, le liquide couler, goutte à goutte ; je revoyais le cachetage de la fiole à la cire noire, mes mains qui tremblaient en donnant l’argent, le dos de l’homme s’en allant par les ruelles, le drapage de sa tunique, mes doigts se refermant sur le flacon violet de mon obsession.
A ces images mon cœur battait plus vite, ma peau se hérissait, des frissons glaçaient ma nuque ; c’étaient des sensations délicieuses d’effroi et d’excitation, de douleur inventée et de fascination horrible. Deux longues années s’écoulèrent ainsi, la contemplation du flacon me nourrissant, sans que j’osasse goûter ni en ressentisse vraiment l’envie.
Peu à peu cependant, le pouvoir d’évocation de la fiole s’étiola. Vint un jour où je vis le flacon tel qu’il était, une bouteille biscornue remplie de liquide et scellée. Restait l’aventure du contenu. Alors j’ouvris et je bus.
Une demie goutte à la fois, sur du pain. Le liquide avait une odeur inconnue, tenace sans être agressive, étrange. Je savais que le suc était un mélange de venins provenant de différents serpents et j’en inférais qu’il devait être d’autant plus puissant. La première absorption fut effrayante, mais j’y survécus. Un brasier s’alluma en moi et des picotements gagnèrent ma peau sur toute sa surface. La sueur coulait sur mes tempes tandis qu’il me semblait que les reptiles eux-mêmes investissaient mon ventre et le pliait sous leurs contorsions. La souffrance était poignante et me tenait haletante. Quelque chose en moi étouffait, brûlait, se débattait, exigeant sa liberté. J’eus, parfois simultanément, des sueurs froides, des bouffées de chaleurs, des accélérations cardiaques, des nausées, des vertiges, des fièvres, des crampes d’estomac. Malgré cela, mon désir de venir à bout de ce poison, de l’assimiler et de le posséder, l’invincible fascination qu’exerçait sur moi son pouvoir mortifère et l’abîme de l’inconnu, me firent persévérer. Aux premiers temps, j’avalais la tranche de pain imprégnée immédiatement après le petit déjeuner. Les douleurs furent si intenses que je me résignai à opérer le soir après dîner. Il y eut des nuits sans sommeil, oppressantes, où, possédée par le poison, je tournais et retournais mon corps enfiévré, étreignant l’oreiller dans un délire intense, jusqu’à ce qu’épuisée, rompue, je sombrai dans une nuit sans fond.
Au bout de quelques mois, j’en vins à aimer cette lutte. Chaque soir, mon excitation grandissait à l’approche du coucher ; j’humai l’odeur du poison, je guettais le passage du venin dans mes veines. Bientôt je parvins à anticiper ses effets selon l’état de mon humeur et de ma santé physique. Un soir, restée dormir chez une amie à l’impromptu, je ne pus boire ma demi larme de poison. Je goûtai cette nuit-là un sommeil facile, inodore, anodin, ennuyeux. Je m’aperçus que je désirais le suc malfaisant ; en vérité le poison m’avait domptée. Je réclamais son ivresse, je l’espérais, je m’y délectais, recherchant le plaisir du combat, souhaitant non que cela cesse mais que cela dure toujours. Mon esprit se cabra contre cet asservissement des sens. Mais prit prétexte qu’il fallait persévérer pour mieux s’en affranchir. Et céda.
Un an passa. Les effets du poison devenaient irréguliers. Certains soirs, il m’engourdissait simplement dans une sorte de torpeur bienheureuse. Mon organisme réclamait plus. J’étais taraudée par l’envie d’augmenter la dose et par la peur de dilapider le contenu de la fiole trop vite. Je revins à mon idée première : acquérir l’immunité contre le poison. Dès lors, je décidai de savoir si, après une année d'usage quotidien, mon corps saurait résister à une absorption équivalente à une morsure.
Je préparai soigneusement mon essai. Logeant seule dans un studio depuis quelques temps, je programmai sur le téléphone les numéros des hôpitaux les plus proches, pour le cas où l’expérience tournerait mal. Dans la même optique, je décidai que le test n’aurait lieu ni un week-end, ni un jour férié, ni un soir et j’élus le mardi après-midi après les cours : en début de semaine, avant le mercredi, jour des enfants, mais après le lundi, jour de reprise et de mauvaise humeur générale. Je demandai à une amie de passer me chercher pour une séance de cinéma, vers 17 h 30.
Le jour dit, je rentrai de l’université, fébrile. J’achetai, suprême raffinement, une part de brownies. Je glissai un échantillon du venin sur moi, au cas où l’on me trouverait, chose tout de même peu probable, sans connaissance. Je mangeai lentement, tentant d’imaginer les prochains effets du poison dans mon corps, sentant l’excitation gagner chaque cellule de ma peau, hérisser mes poils. Parvenue au dessert, je versai sur le gâteau une demi cuillère à café de poison et je dégustai.


Je fus hospitalisée trois semaines. Je restai de longs jours entre la vie et la mort et je crus plusieurs fois expirer dans d’atroces souffrances. La douleur appelant la lucidité, je me haïssais d’avoir succombé à cette attirance destructrice. Quelle folie étrange m’avait donc poussée ? Prendre un risque mortel et gratuit au mépris de moi-même, de mes chances, de mon intelligence, tout perdre pour n’avoir su résister ? Je ne me comprenais plus. Je me jurai que jamais plus je ne deviendrai l’esclave d’une souffrance, d’une attirance nuisible ; que je ne me complairai jamais plus dans une douleur malsaine, que je serai moi-même, tonique et vivante, maîtresse de mes actes et non plus enchaînée ; libre d’être saine ; saine de savoir dire non.
Le médecin avait immédiatement décelé l’empoisonnement, découvert l’échantillon et n’eut pas grand mal à m’arracher les confidences nécessaires à me soigner, tant, dans mon immense douleur, étaient grande ma détresse d’avoir agi contre moi-même et considérable l’instinct de vie qui me soutenait. Sanglotant et hoquetant, je lui racontai toute l’histoire. J’obtins, secret médical oblige, qu’il ne divulgua pas l’origine du mal à ma famille, puisque j’étais majeure, et chacun crut à un grave empoisonnement alimentaire. Cependant le médecin m’indiqua que si je devais absorber à nouveau ce poison, ma mort serait certaine. Frémissante d’horreur, je lui promis de me débarrasser de la fiole violette.

*****

Cela fait maintenant dix ans que j’ai délibérément frôlé la mort, pour le plaisir, la sensation, l’extrême. C’est une expérience effrayante qui m’a assagie pour le restant de mes jours. Lorsque j’y repense aujourd’hui, je n’éprouve qu’incompréhension devant cet acte aussi totalement tourné contre moi-même. Chez nous, les produits ménagers sont scotchés et mis sous clef après chaque utilisation et l’armoire à pharmacie est placée à 1,80 m de hauteur, comme le bar. Du reste, mes enfants n’ont pas manifesté à ce jour cet attrait néfaste qui a failli m’être fatal. Pour ma part, cette obsession a laissé place à un équilibre personnel : j’aime mon mari, j’ai une vie professionnelle intéressante, j’ai des activités extérieures et je prends également grand plaisir à m’occuper de ma maison, à tel point que ces temps-ci, j’aide ma mère à ranger ses placards ! Novembre est un mois idéal pour le classement ! Ce n’est pas particulièrement intéressant mais cela lui plaît ; j’y trouve d’ailleurs mon compte car je redécouvre certaines affaires personnelles qui peuvent encore être utiles. Dans une caisse, j’ai retrouvé mes livres d’enfants ; ce sera une joie de les lire à Delphine et Mariette. Dans celle-ci, il y a mes vieux cours d’université. Je vais y jeter un coup d’œil mais je présume que tout est bon à brûler !

*****

La fiole est là, au fond d’un carton. Je croyais pourtant m’en être débarrassée. Elle est plus violette encore que dans mon souvenir. Qu’en faire, maintenant ? La jeter comme un vulgaire détritus ? J’hésite. C’est un témoin de mon passé, il ne servirait à rien de vouloir le nier en l’anéantissant. Mais à quoi bon la conserver ? C’est tout de même une partie importante de mon histoire personnelle. Je ne peux pas l’effacer d’un geste. Je suis guérie. Que ce flacon existe ou n’existe pas ne change rien. Je vais le ranger avec les produits dangereux.
J’aurais sans doute dû le sceller à nouveau. Bien que placé à près de deux mètres de haut, je ne peux pas le laisser simplement bouché : sait-on jamais qu’il se renverse ? Je vais acheter de la cire noire demain.
Apparemment la cire noire ne se vend plus ! En fait, je pourrais entourer la fiole d’un ruban adhésif, tout simplement… Mais ce serait laid. Ou bien faire fondre une bougie blanche ? Non, je pense que je vais attendre le marché de samedi : l’artisan des plumes et encriers sera peut-être là. Lui a certainement de la cire noire puisqu’il vend des sceaux.
Pas d’artisan au marché aujourd’hui ; il va falloir que j’attende samedi prochain. C’est vraiment pénible, j’ai hâte que cette flasque soit à nouveau cachetée. Je ne peux m’empêcher d’y songer, continuellement.
Voilà qui est fait depuis lundi. Je me sens mieux. Toutefois, je me demande toujours si je n’ai pas tort de vouloir la conserver. Peut-être, après tout, pour tirer un trait définitif sur cette expérience négative, rompre tout lien avec elle, renier totalement que cela ait pu être moi, devrais-je me débarrasser de cette fiole ? L’âge adulte doit-il être vécu comme la suppression pure et simple des éléments néfastes du passé ou comme leur acceptation et leur dépassement ? Il existe des milliers de poisons dans le monde qui pourraient me tuer, détruire celui-ci n’a pas de sens. Mais le conserver en a-t-il plus ? Est-ce une preuve de reconnaissance, de tolérance, de l’adulte que je suis envers l’adolescente que je fus ? Au contraire, l’adulte n’accomplirait-il pas l’adolescente en effaçant ce à quoi celle-ci a succombé ? Je ne sais pas. Ces questions tournent en moi comme un manège ivre.

L’hiver passe doucement. J’ai renoncé à donner une réponse à mes interrogations. La fiole demeure là où je l’ai rangée et c’est bien ainsi.

Je suis folle. Cet après-midi, une amie m’a emmené prendre un thé, au sortir d’une exposition, dans une boutique, turque ou hindoue peut-être, j’ai même oublié cela. L’odeur m’a saisie à la gorge dès l’entrée du magasin. Cette odeur pénétrante, inconnue et familière, celle du poison. Ma peau s’est hérissée, le sang est monté battre mes tempes, mon cœur s’est accéléré. Mes narines se sont ouvertes et j’ai respiré l’effluve avidement, comme le naufragé du désert plonge dans l’oasis. Mon corps entier, possédé par l’envie de ce parfum, contracté, brûlant, criait sa soif. J’ai demandé d’où provenait l’odeur : il s’agissait de thé à la bergamote ! J’en ai commandé un, puis un second. Rien ne s’est passé. Je m’abreuvais de sa fragrance mais mon ventre se nouait sur le désir de sensations perdues. Je buvais et ma bouche demeurait sèche ; j’humectais mes lèvres mais elles se consumaient.
Il fait nuit maintenant et je ne peux pas dormir. Ma chair appelle ce poison et ne me laisse pas de repos. Je me suis levée et je suis allée chercher la fiole. Je suis assise par terre, dans le salon, la flasque posée devant moi.
Violacée, tordue, elle se contorsionne sous l’effet du liquide qu’elle renferme, comme si le contenu, plus fort que son enveloppe matérielle, en prenait possession jusqu’à vouloir l’annihiler et la dissoudre. Une bataille de chaque instant est engagée, et je ne saurais dire si la flasque combat pour empêcher le liquide de s’échapper ou, à l’inverse, pour l’expulser.
Mais à cette seule vue ma bouche s’ouvre et mon corps s’embrase. Je sens mon estomac se nouer, le sang coule plus vite dans mes veines, mon cœur bat plus fort.
Je décachette le flacon, lentement. Mes mains tremblent. L’odeur pénétrante m’enveloppe et me pétrifie.
Je peux sûrement en reprendre sans danger une demi goutte chaque soir, comme avant. Après tout, mon organisme avait su le tolérer. A nouveau je sentirai la douleur délicieuse, le feu intérieur qui me dévore, à nouveau je succomberai aux rets empoisonnés et mon corps se tordra dans des vapeurs ardentes. Je désire cette douleur enivrante qui brûle et qui consume ; je veux posséder ce poison et ma chair s’offre encore à lui, dussé-je en mourir…
Je prends une tranche de pain et j’incline la fiole.

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